Pourquoi on écrit encore des livres.
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Il est 8h du matin à Paris et quelque part, dans la nuit, une machine a généré 9000 « livres » qu’aucun être humain n’a jamais lus, ni n’a jamais voulu lire. Ils ont une couverture. Ils ont un ISBN. Ils sont en vente sur Amazon. Ils existent comme existent les sacs plastiques au fond de l’océan : sans raison, sans destinataire, sans fin. Une pollution intellectuelle.
Pendant ce temps, dans notre atelier, on relit pour la quatrième fois le manuscrit d’une jeune autrice qui nous a envoyé son texte, et on prépare la prochaine interview de Lucas un jeune rural qui nous livre du bois entre deux tasses de café bien trop chaud. Son interview sera dans notre prochain livre. Il sortira en septembre.
Voilà la guerre qu’on mène. Elle n’a pas encore de nom officiel, alors on lui en donnera un : on écrit encore.
Le texte est devenu un champ de bataille
À l’époque où une intelligence artificielle peut produire en quatre secondes un texte qui ressemble à un texte... le geste d’écrire à la main, au clavier, lentement, en doutant, en effaçant, en revenant en arrière est devenu un acte politique. Pas un acte symbolique. Un acte politique.
Parce que le texte, aujourd’hui, c’est le terrain où se joue qui pense pour qui.. Et qui pense à quoi. Celui qui produit du texte produit du réel, du concret, du tangible. Et celui qui laisse une machine produire ses textes par milliers laisse une machine produire son réel. Et ce réel est un monde sans corps, sans hésitation, sans cicatrice, sans point de vue situé.
Nous, on n’a pas envie de vivre dans ce monde-là.
On a envie d’un monde où chaque phrase a été pensée et pesée par quelqu’un qui aurait pu écrire autre chose. Ou même qui aurait pu ne rien écrire. Et qui a choisi de le faire. D’écrire cette phrase là. C’est ça, écrire. Pouvoir écrire autre chose, ou rien. Et choisir quand même.
On aime ce qui résiste
Dans cet atelier, on entretient une relation singulière à la difficulté. On la cherche. On la garde. On refuse les outils qui la suppriment. Pas par nostalgie de vieux barbus (que nous sommes!). Par lucidité brute : ce qui ne coûte rien à fabriquer ne vaut rien à recevoir. Un livre qui a coûté deux ans à son auteur... trois relectures, deux nuits blanches et 900 cafés : ce livre-là, quand vous l’ouvrez, il vous arrive quelque chose dans le ventre, dans le cœur et dans la tête. Un texte généré à la chaîne, vous le refermez avant même de l’avoir ouvert. Votre corps sait. Toujours. Avant votre cerveau.
On le dit rarement comme ça, mais c’est simple : chaque livre qu’on publie ici résout quelque chose. Pas un problème de marché. Un nœud humain, une question, une angoisse, une curiosité, un élan pour avoir envie. Parce que pour nous, écrire, c’est un hack. On prend la matière brute du monde : l’injustice, la fatigue, l’amour, la rage, le silence, la colère... et on la réinjecte sous une forme qui peut circuler, contaminer, allumer une petite mèche dans le cerveau de chacun. Un livre, c’est un contre-pouvoir miniature. Un objet rectangulaire qu’on glisse dans une poche, qu’on fait passer dans une boîte à livres, qu’on prête sans demander la permission à personne. Les régimes autoritaires, depuis toujours, brûlent et censurent les livres en premier. Encore aujourd’hui. Ces régimes ont compris qu’un livre, c’est dangereux. Pour eux.
Ici, on lit encore les morts
Sur les étagères de l’atelier, il y a un livre de 1894. Un autre de 1932. Un de 1968 qui sent encore la poussière, le remugle. On les ouvre, et un type mort depuis cinquante, cent, cent trente ans se met à nous parler. Sans pile. Sans wifi. Sans algorithme. Sans abonnement premium. Aucune autre technologie humaine ne fait ça aussi bien que le livre.
C’est pour cette raison précise qu’on en fabrique encore. Parce que dans vingt, cinquante, cent ans, quelqu’un trouvera un livre HCKR dans une boîte au grenier de sa grand-mère. Il l’ouvrira. Et il y aura, à l’intérieur, la voix de quelqu’un qui aura vraiment vécu, vraiment réfléchi, vraiment écrit. Pas une moyenne statistique de tous les textes du monde. Quelqu’un. Un nom. Un point de vue. Une colère, peut-être. Une maladresse. Une joie aussi. C’est ça, l’héritage qu’on laisse. Pas un patrimoine immobilier mais un maillon de plus dans une longue conversation qui a commencé avant nous et qui continuera sans nous.
Notre engagement, en quelques lignes
On écrira contre la machine, à côté de la machine, malgré la machine, sur la machine. On écrira pour des humains précis, pas pour un public flou. On publiera moins, mieux, plus lentement, plus profondément. On refusera de fabriquer des livres qu’aucun corps n’a écrits. On défendra le droit de penser longtemps.
Et on transmettra.
L’atelier HCKR