Je fabrique des livres dans une forêt

Je fabrique des livres dans une forêt

J’écris ce texte assis sur un tabouret en bois, mon chien qui dort sur le tapis, dans un village d’à peine 1000 habitants. Dehors, il pleut sur des hêtres centenaires. Dedans, ça sent l’humus de la forêt, le café chaud et l’encre. Je suis designer. Éditeur. Indépendant. Anarchiste. Et je vis dans la forêt. Je sais, dit comme ça, on dirait une bio Tinder ratée. Mais c’est exactement ça.

On m’a souvent demandé pourquoi j’avais quitté cette vie de designer à Paris, fréquentant les open-space à plantes vertes, à parler « stratégie B2B » avec des gens qui n’ont jamais coupé du bois. On me demande aussi pourquoi je fabrique des livres comme on plante un arbre, lentement, sans demander l’autorisation, en sachant que ça ne rapportera jamais ce que rapporte une story sponsorisée.

La réponse tient en une phrase : parce que je n’ai pas envie de mourir d’ennui.

Le monde du livre, le vrai, celui des grands groupes et des têtes de gondole, c’est un cimetière climatisé. On y range les idées par taille, on y vend des auteurs comme on vend des espaces publicitaires, et on y appelle « ligne éditoriale » le fait de ne déranger personne. J’ai refusé ce monde, je n’aurai pas tenu. Alors je suis parti. Pas en claquant la porte, je n’ai jamais été assez à l’intérieur pour ça. Je suis parti comme on quitte une fête trop bruyante, sans prévenir, en prenant sa veste, en emportant le chien.

HCKR Éditions, c’est une maison d’édition qui tient dans une cabane. Des livres faits à la main, imprimés sur du papier qui sent quelque chose, écrits avec des mots qui ont quelque chose à dire. Anarchiste, ça ne veut pas dire ce que les gens pensent. Ça veut pas dire bordel. Ça veut dire que je décide moi-même ce qui mérite d’exister dans mon monde. Personne d’autre. Pas un comité de rédaction, pas un actionnaire, pas un algorithme, pas un influenceur. Moi, l’auteur et le lecteur, à la fin. C’est suffisant.

Je publie des livres que certains considèrent comme trop politique, trop bizarre, trop « niche » et donc pas assez « grand public ». Tant mieux. Le grand public, c’est l’invention de ceux qui n’ont jamais regardé personne dans les yeux ni senti leur odeur.

Est-ce que je gagne ma vie ? Mal. Est-ce que je dors bien ? Oui. Est-ce que je recommencerais ? Tous les jours. Il y a une chose qu’on ne dit pas assez, choisir sa condition, même moyenne, c’est encore une forme de liberté. Je préfère ramasser du bois à 7h du matin dans le jardin que d’aller « pitcher » mon projet à un type en chemise blanche qui décide de la vie des livres entre deux cafés. Les livres que je fais ici, dans cette forêt, ils ne vont pas changer le monde. Mais ils vont peut-être changer la journée de quelqu’un. Et je crois que c’est déjà énorme. C’est même peut-être tout.

Voilà. C’est mon premier article. Il est maladroit, il est trop long, il est trop sincère pour ce genre de texte en 2026. Mais c’est exactement ce que je voulais qu’il soit.

Geoffrey

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