Le grand détournement politique.

Le grand détournement politique.

Le 24 août 2026, la France et l’Arabie saoudite ont signé un protocole d’accord. Trois parcs d’attractions vont sortir de terre à Courdimanche, dans le Val-d’Oise, sur le cadavre de l’ancien Mirapolis fermé depuis 1991. Environ six milliards d’euros, apportés par Qiddiya, filiale du fonds souverain saoudien. Vingt-deux mille emplois sont promis. 

On peut discuter de la provenance de l’argent. On peut parler des corps qui bâtissent les rêves des fonds souverains. Tout ça a déjà été écrit, mieux que je ne saurais le faire. Je voudrais m’arrêter ailleurs, sur ces mots à la sonorité inoffensive : le divertissement et l’attraction.

Nous divertir

Divertissement vient du latin divertere : se tourner ailleurs, quitter la route, prendre une autre direction. Le même verbe a donné divorce. Se divertir, littéralement, c’est se séparer de quelque chose. Le mot ne dit rien du plaisir. Il décrit un mouvement, une sortie, un détournement. Et la question qu’il pose est très simple : de quoi veut-on  nous détourner ?

Pascal avait déjà répondu il y a trois siècles et demi. Les hommes n’ayant pas su guérir la mort, la misère et l’ignorance, ils ont trouvé plus commode de ne plus y penser. Facile. Le divertissement n’est pas le contraire du travail. Il est le contraire de la présence à soi. Sauf que Pascal parlait d’un homme seul dans sa chambre. Nous parlons aujourd’hui d’une industrie, d’une politique publique, des traités entre les États. Le détournement a changé d’échelle. Il a maintenant un budget, un cadastre, un calendrier de travaux et un ministre pour couper le ruban.

Parc d’attraction

Attraction vient de ad trahere : tirer vers soi. On ne dit pas parc de présence, parc de recentrement, parc de partage.... On dit parc d’attraction. Le nom avoue et dévoile la mécanique. Il faut une force pour nous arracher à l’endroit où nous sommes. Cette force se construit, se finance, se mesure en millions de visiteurs par an. Reste la vraie question, celle que le mot laisse traîner derrière lui : pourquoi faut-il nous tirer de là où nous nous trouvons ?

Parce que là où nous sommes ne pèse plus rien. La salle des fêtes est fermée. Le café du bourg est en gérance. La rue commerçante a des rideaux baissés. Le voisin... parfois on ne connaît même pas son prénom. On a d’abord vidé le lieu, patiemment, méthodiquement. Ensuite on nous vend le déplacement. L’attraction devient nécessaire au moment exact où la présence devient impossible. Ce n’est pas un accident du système, c’est son fonctionnement normal. Et c’est effrayant.

La crise du monde moderne

René Guénon appelait ça la crise du monde moderne. Il rappelait que krisis, en grec, veut dire jugement, discernement, séparation. Une crise est un moment où l’on doit trancher. Notre époque a trouvé le moyen de traverser la sienne sans jamais rien juger. À la place, elle mesure. Des milliards d’euros. Des milliers d’emplois. Des promesses et un chiffre de fréquentation. Tout ce qui compte est compté et sera compté. Et plus rien de ce qui est compté ne compte vraiment. La quantité a remplacé le jugement. Un pays entier peut signer un accord sans qu’une seule personne ait eu à se demander si c’était bien.

Ellul et Charbonneau ont écrit tout ça eux aussi, avec une lucidité qui me fait encore mal lorsque je les lis. Le pouvoir réel appartient aux techniciens, pas aux élus. Charbonneau appelait l’élection un rite d’exorcisme... autrement dit, une cérémonie qui procure l’illusion de la liberté tout en renforçant celui qui l’organise. Un parc d’attractions est le même rite, en plus net, puisqu’on y paie l’entrée. Ellul disait : tu veux faire de la politique, c’est la politique qui te fera. On peut le retourner sans effort. Tu crois choisir ton divertissement, c’est ton divertissement qui te fera choisir.

L’emploi et la morale

Restent les milliers d’emplois, brandis comme une preuve morale. Bakounine écrivait que le travail est la base fondamentale de la dignité humaine.... Il voyait aussi comment la division du travail partage le monde social en deux camps. Ici, la ligne de partage est nette : d’un côté ceux qui conçoivent la joie, la calibrent, la vendent et l’encaissent. De l’autre ceux qui balaieront l’allée thématique huit heures par jour, serviront des frites tièdes et souriront dans un costume de personnage avant de rentrer chez eux, quand ils ont un chez eux. On appelle ça une retombée économique. C’est une autre forme d’usine mais avec de la musique.

Je n’ai rien contre la joie. J’aime les rires, les sourires, les manèges sur les places de village, les yeux de mes proches lorsqu’ils regardent un feu d’artifice et les fêtes parfois improvisées dans les ruelles autour de chez moi. Le problème est ailleurs. Le problème s’appelle la délégation. Nous avons délégué ce pouvoir de la joie et on l’a donné à l’État. Et personne ne s’en alarme parce que ça ressemble à des vacances...

Bref, se détourner et être attiré sont deux pouvoirs immenses. Décider de ce qui mérite qu’on quitte sa route. Décider de ce qui a le droit de nous tirer hors de chez nous. Celui qui tient ces deux leviers tient absolument tout : où vous êtes, à quoi vous pensez, ce que vous aimez et ce que vous transmettrez. Ces leviers ne devraient appartenir à personne d’autre que nous.

Reprendre la main semble très peu spectaculaire. Organiser sa propre fête. Imprimer son propre fanzine. Faire un feu avec quatre personnes qu’on connaît seulement par leur surnom. Écrire un livre trop bizarre pour être rentable. Ça ne fera jamais six milliards d’euros ni vingt-deux mille emplois.

Mais ça permet autre chose. Quelque chose qui ne se mesure pas et qui ne s’achète pas : le fait d’être présent, par soi-même, encore quelque part. Là, juste ici.

Geoffrey

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