Je plante des arbres que je ne verrai pas grandir.
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Autour de chez moi, il y a des hêtres centenaires. Quelqu’un, un jour, a choisi de les laisser là, de ne pas les couper. Cette personne est morte depuis longtemps et je marche sous sa décision tous les matins avec mon chien.
J’y pense souvent.
On fait le même métier.
Élever un enfant, c’est pareil. Tu donnes tout ce que tu as pendant vingt ans sans savoir quel adulte en sortira. Enseigner aussi. J’ai eu des milliers d’étudiants depuis plus de quinze ans. Je leur ai appris à douter des images et des discours et à créer de façon différente, radicale, puis ils ont quitté la salle. Ce qu’ils en ont fait, je l’ignore.
Mes livres et mes outils suivent le même chemin. Les livres quittent mon atelier et le silence revient. Je ne vois pas la personne qui lit le soir, ni celle qui referme le livre et change quelque chose à sa vie. Certains jours, ça pèse. Aucun compteur ne me dit que ça a servi. Un livre peut attendre cent ans sur une étagère avant de tomber dans les bonnes mains et moi je n’en saurai rien.
C’est mieux ainsi.
D’autres ont travaillé comme ça avant moi. En 1889, dans La Morale Anarchiste, Kropotkine recopie une phrase du philosophe Jean-Marie Guyau : « La plante ne peut pas s’empêcher de fleurir. Quelquefois fleurir, pour elle, c’est mourir. » Un peu plus loin, il écrit : « Sème la vie autour de toi. »
Gustav Landauer expliquait en 1910 que l’État est une manière qu’ont les gens de se comporter les uns envers les autres et qu’on le défait en se comportant autrement. Un travail de plusieurs générations donc. Des soldats l’ont assassiné à Munich en 1919, et pourtant on le lit encore.
Allez, je cite Colin Ward enfin car il fait partie de ma pensée. En 1973, il décrivait la société sans autorité comme une chose déjà présente, « comme une graine sous la neige » et je trouve ça beau. Ça me parle. La neige arrive paraît-il.
Aucun des trois n’a vu la récolte.
Vivre l’instant, la tendance, le zeitgeist, le sujet de la semaine, c’est une chose. Ça n’est pas la voie que j’ai choisie. La différence à mes yeux c’est que l’éclat est beau quelques secondes mais que l’acier, lui, coupera encore dans cent ans.
C’est ce chemin qui m’anime.
Geoffrey