Distribution : le coût de l’indépendance

Distribution : le coût de l’indépendance

Fin juin, une nouvelle a secoué le petit monde de l’édition indépendante : Makassar, le distributeur historique des maisons d’édition militantes et de gauche, risque de disparaître. Derrière ce nom que le grand public ne connaît pas, il y a trente ans de livres qui circulent... Des dizaines de maisons fragiles, précieuses parfois irremplaçables, qui se retrouvent du jour au lendemain avec des dizaines de milliers d’euros d’impayés, des stocks bloqués dans un entrepôt d’Indre-et-Loire et des mois de travail partis en fumée. Certaines ne s’en remettront pas hélas.

Je lis les témoignages et j’ai le cœur serré. Parce que ces gens, ce sont les nôtres. Des éditeurs et des éditrices qui font des livres trop politiques, trop bizarres, pas assez rentables, trop « niche » aussi. Exactement les livres qu’il faut à notre monde.

Chez HCKR, on a fait un choix depuis le premier jour. Un choix un peu bancal, un peu inconfortable, et qu’on n’a jamais regretté : celui de l’indépendance.

Nous sommes notre propre diffuseur. Notre propre distributeur. Il n’y a pas d’intermédiaire entre le livre qu’on fabrique et la personne qui le lit. Concrètement, ça veut dire que nos ouvrages ne sont pas dans toutes les librairies de France. Ni à la FNAC. Ça veut dire qu’on passe par la Poste, avec des cartons, du scotch et des timbres, comme au siècle dernier. Ça veut dire aussi qu’on renonce à la grande distribution, aux têtes de gondole, aux mises en place massives.

Ça nous convient.

On diffuse petit. Précis. Ciblé. Chaque livre qui part d’ici a une adresse, un prénom, une raison d’exister. On peut être détruit demain, incendié, ruiné et tout recommencer après-demain avec trois cartons et une connexion internet. C’est ça, notre modèle économique : être trop petit pour tomber de haut.

Cette indépendance, on ne l’a pas seulement choisie. On essaye de la construire. On a développé nous-mêmes nos propres logiciels : notre outil de distribution, notre calcul de frais de port, notre suivi des stocks et des envois... Rien de spectaculaire, rien de vendable, juste des outils custom, bricolés, sans licence, qui nous appartiennent et qui ne dépendent d’aucune plateforme, d’aucun abonnement.

Et parce qu’indépendant ne veut pas dire isolé, on travaille aussi avec plusieurs librairies en France. Des vraies, des indépendantes, choisies une par une. Vous pouvez retrouver nos livres chez elles, la carte est ici.

L’affaire Makassar est profondément malheureuse. Personne ne se réjouit de voir tomber une structure qui a permis à tant de maisons d’exister. Mais elle rappelle une chose que l’on préfère souvent oublier : la centralisation est un point faible. Quand tout un écosystème repose sur un seul maillon, il suffit que ce maillon cède pour que tout le monde tombe avec lui. Et ce sont toujours les structures les plus fragiles, les plus jeunes, les plus radicales, qui paient le prix fort.

Il n’a même pas fallu une attaque. Pas de milliardaire d’extrême droite à la manœuvre, pas de complot. Juste un système à flux tendu, concentré et qui s’est effondré. C’est peut-être ça le plus inquiétant. Au regard des variations politiques actuelles, de la violence que subissent déjà des librairies, des éditeurs, des auteurs, des idées, nous croyons qu’essayer de se soustraire lentement, méthodiquement, à la captation centralisée est la voie à suivre. Pas par survivalisme intellectuel mais par lucidité. Reprendre la main sur ses outils, sur ses stocks, sur ses envois, sur ses données, c’est un travail ingrat, artisanal, invisible. C’est aussi la seule chose qui nous garantit d’être encore là demain, quoi qu’il arrive.

On ne dit pas que notre modèle est le bon pour tout le monde. Il est lent, il est petit, il ne fera jamais vivre dix salariés. Mais il est différent.

Aux camarades éditeurs et éditrices touchés par la chute de Makassar : courage. Aux lecteurs et lectrices : achetez les livres directement chez les éditeurs quand c’est possible. Ces gestes comptent et on sait que le monde d’après aura besoin de livres.

Alors on continue. Depuis la forêt, un colis à la fois.

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